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À cette
époque-là, Chirac n'était pas président
(c'était encore Mitterrand), mais il était Premier
ministre et voulait faire plein de réformes, en particulier pour
l'Éducation nationale : une réforme des
universités, contre laquelle les étudiants se
mobilisèrent massivement, jusqu'à ce qu'elle soit
retirée, après l'assassinat du jeune Malik Oussekine par
les voltigeurs de Pasqua et la démission du ministre Devaquet ;
la création d'un statut pour les directeurs d'école qui
jusque là n'étaient "que" des enseignants parmi les
autres, éventuellement déchargés totale-ment ou
partiellement de classe.
À cette époque-là, un Collectif de refus
d'inspection et de la notation (il ne s'appellera
anti-hiérarchie que quelques mois plus tard) existait
déjà. Lors des vacances de la Toussaint 1986, une
rencontre nationale des collectifs anti-inspection se tint à
Marseille et les participants discutèrent beaucoup de la
nécessité de se mobiliser contre le projet de statut de
directeur d'école qui était encore dans les cartons du
ministère. Il en sortit rapidement puisque, le 17 novembre,
figurait à l'ordre du jour du CTP ministériel l'examen
d'un projet de décret instituant des "maîtres-directeurs" dans les
écoles maternelles et élémentaires. (...) Le
mouvement étudiant contre la loi Devaquet et une grande
grève des cheminots ayant occupé les mois de novembre et
décembre 1986, ce fut le 12 janvier 1987 qu'une poignée
d'instits parisiens se mit spontanément en grève
reconductible. Dès le premier jour, les grévistes firent
le tour des écoles pour appeler les collègues à
les rejoindre.
Le mouvement prit très rapidement et les grévistes, de
plus en plus nombreux, s'organisèrent : AG d'arrondissement le
matin, tour des écoles et contacts avec l'extérieur
(presse notamment) l'après-midi, AG parisienne le soir à
la Bourse du travail. En quelques jours, la grève s'était
étendue à l'Île de France, puis au pays. Le 19
janvier, une délégation des grévistes obtenait
d'être reçue par le directeur de cabinet du ministre de
l'Éducation nationale (Monory) qui, sans retirer le projet,
annonça qu'il serait "gelé" (de toute façon, dans
cet hiver glacial de 86-87, tout était gelé !) pour
rediscussion.
Devant cette invitation à poursuivre la mobilisation, les
grévistes de plus en plus déterminés
décidèrent de s'organiser en "coordinations" parisienne,
puis régionale et enfin nationale, et de multiplier les
apparitions et les actions (y compris des occupations de locaux
symboliques comme des groupes financiers ou des institutions comme le
Sénat). C'était une pratique nouvelle dans un milieu
professionnel qui, à quelques exceptions près, n'avait
guère connu que le rituel des grèves de 24 heures
lancées une ou deux fois par an par le syndicat historiquement
ultra-majoritaire chez les instituteurs (le SNI).
Les manifestations de rue appelées par la coordination
étaient de plus en plus massives. Le 11 février, elles
prirent un caractère national et les différents syndicats
s'y joignirent officiellement : ce furent 80 000 enseignants des
écoles qui manifestèrent à Paris, près d'un
sur trois en exercice, du jamais vu ! Il faut dire que Chirac et
Monory, après avoir beaucoup tergiversé et promis des
renégociations, avaient décidé de passer en force
et de publier malgré tout le décret instituant les
maîtres-directeurs. Mais le texte publié ne fut jamais
véritablement mis en application et finit, de plus en plus
ignoré, par être abrogé moins de deux ans plus tard.
À cette époque-là, la volonté
gouverne-mentale de casser l'unité du corps des enseignants et
de créer un échelon de fait hiérarchique dans les
écoles avait heurté de plein fouet la sensibilité
des personnels et suscité une résistance farouche. "Nous
n'avons pas besoin et nous ne voulons pas d'un petit chef !"
était un cri quasiment unanime. Il reste à espérer
qu'il soit repris avec la même vigueur à l'heure où
le gouvernement actuel revient à la charge avec un nouveau
projet, celui du "statut d'emploi de directeur". C'est l'enjeu des
prochaines semaines.
Extrait du texte de Jean-François Fontana, gréviste anti
maîtres-directeurs millésime 87