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Voici
un compte-rendu de ma carrière :
Je suis sortie de l'école normale des Batignolles de Paris avec
la note de 12 au CAP d'instit qui venait compléter mon sous-deug
d'enseignement. Donc, la note de départ, c'était ma note
de
CAP.
Il existait à l'époque un mouvement libertaire au SGEN
(j'étais au SNI) qui avait monté un collectif
anti-hiérarchie. La plupart des gens que j'y ai
rencontrés
étaient de jeunes mecs ou nanas, normaliens ou instits
débutants. Ils éditaient une petite feuille rigolote, L'Inspecticide. La
base c'était : « À bas
l'inspection et la notation ! » Ils avaient fait une lettre-type
de refus d'inspection et proposaient des alternatives comme
l'évaluation collective d'une équipe pédagogique.
C'est un mouvement qui n'a jamais eu une grande ampleur et qui s'est
éteint assez vite, mais bon le truc était lancé.
Je trouvais ça super mais j'avais la flemme d'y adhérer,
ça signifiait des conflits à n'en plus finir avec la
hiérarchie et j'étais déjà en position
d'affrontement depuis le début. Heureusement, pour ma
première inspection « professionnelle », je suis
tombée sur une conne si prodigieuse qu'elle m'a convaincue de
sauter le pas. Après avoir vu cette spécialiste de
l'intimidation, de l'humiliation, de l'abus de pouvoir (il y en a)
détruire méthodiquement une collègue, je me suis
dit qu'entrer franchement en résistance vaudrait mieux que
l'insulter ou la baffer en public, et dès qu'elle a
manifesté son intention de m'inspecter je lui ai envoyé
la lettre-type. Le résultat ne s'est pas fait attendre: cette
horrible pouffiasse a déferlé dans ma classe à
l'improviste en brandissant « ce torchon illégal ».
J'ai compris tout ce que je gagnais à m'engager : le spectacle
de l'impuissance du pouvoir est profondément
réconfortant. J'ai répondu d'abord calmement, à la
fin en rigolant franchement. Alea
jacta est, et toutes ces choses. J'ai
été informée peu après de tout ce que je
perdais (je le savais déjà) : une promotion rapide, le
droit de tenir un poste de direction, le droit aux stages de formation.
Pour le reste, les poursuites ultérieures (blâme, mise
à pied) sont décidées par l'inspecteur
d'académie. Il faut croire que celui-là, ou
celle-là, n'a pas jugé bon de poursuivre, à
l'époque le mouvement n'était pas encore tout à
fait mort, soutenu par le SGEN, je ne devais pas être un cas
unique. Ensuite j'ai changé de circonscription. L'inspectrice du
17e était une petite mamie bienveillante qui m'a
expliqué
que je ne pouvais pas refuser cette part de l'inspection qu'ils
appellent « administrative » : les présences, les
moyennes, etc., tout ce qui concerne le cahier d'appel. Non seulement
elle m'a foutu une paix royale, mais elle m'a prodigué ses
excellents conseils pédagogiques lors de discussions persos et
est intervenue auprès de la mairie de Paris pour me faire
attribuer un HLM (ça n'a pas marché) quand j'étais
dans la merde.
Je suis partie en Lozère, où je suis restée deux
ans et ai vu un inspecteur (charmant). Les classes isolées de
montagne étaient légères (trois à cinq
mômes), nous les avons laissés jouer dans l'herbe pour
discuter à l'aise. J'ai appris que le mouvement était
mort, que j'étais la seule survivante, que ce serait bien de ne
pas faire trop de prosélytisme quand même (et que
pouvais-je prosélyter à 1000 m fors les vaches ?), qu'il
n'existait pas de grille d'évaluation nationale pour la notation
des instits, qu'eux aussi ils étaient notés et ne
pouvaient pas la refuser, leur note, que dans l'administration
c'était comme ça, bref discussions intéressantes,
amicales. Je me sentais dans la peau d'un phénomène
attachant. J'avais néanmoins chopé le zéro qui est
la principale mesure de rétorsion, et que j'appelais
fièrement «zéro de conduite». Ensuite j'ai
été en Beauce, et je suis restée trois ans sur le
même poste, avec le même inspecteur. Celui-là, non
seulement je n'ai pas signé son rapport, mais je l'ai foutu
à la poubelle, ce qui m'a valu de passer pour folle aux yeux de
sa secrétaire : j'avais jeté l’original, j'avais
beau essayer de lui expliquer que ce n'était qu'un bout de
papier, c'était comme si j'avais brûlé la Bible.
Nos rapports étaient difficiles. Il est venu me harceler pour
que je signe un autre bout de papier sur lequel il avait simplement
noté qu'il ne m'avait pas inspectée, et j'ai fini par le
faire. (Jusque-là j'avertissais les inspecteurs que je ne
signerais rien, et je refusais de faire cours devant eux. Un rapport
non
signé de votre main est nul et non avenu). Ce type était
un spécialiste du harcèlement: il a ainsi poussé
une jeune collègue à prendre une direction dont personne
ne voulait et que nous étions décidées à
partager en cinq.
Dernière ligne droite : l'Ardèche, et mes six
dernières années d'exercice. Là, cas de figure
inédit : dès mon premier poste, l'inspecteur nous
inspecte tous deux, le directeur et moi. C'est un mec agréable,
compréhensif et... emmerdé : comme il le raconte à
mon directeur, l'inspecteur d'académie, ulcéré
d'avoir hérité du bâton merdeux que je
représente, a décidé, je cite : « d'avoir ma
peau». Il se prépare à entrer dans la spirale
blâme, mise à pied, etc. L'inspecteur, pour sa part, fait
un rapport bienveillant, soulignant que certes je refuse l'inspection
mais que le directeur s'est répandu en éloges, les
parents sont très contents, tout baigne. Par ailleurs le pote du
SE (je suis au SNUipp) dont j'assure la décharge syndicale
intervient en commission paritaire pour réclamer que mon 0 soit
remplacé par ma note de cap, 12. On l'envoie sur les roses car
« le sujet n'est pas à l'ordre du jour », mais enfin
le soutien syndical s'est manifesté. (À partir de
là mon zéro sera remplacé par le symbole
mathématique «ensemble vide»).
L'inspection a eu lieu en mai, et pendant l'été
l'inspecteur d'académie est muté ou demande son
changement, bref il décarre. Ce sera le seul moment de
«danger» de toute ma carrière. L'inspecteur suivant
se contrefout de ma personne.
Des trois autres inspecteurs départementaux que je verrai, l'un
me parlera de sa grille d'évaluation «personnelle»
(qualifiée par moi de «à la gueule du
client»), l'autre passera en coup de vent juste pour voir
à quoi je ressemble, mais sans tenter de m'inspecter, le
dernier, paradoxal comme nous le sommes tous, tentera un ou deux abus
de pouvoir, me surveillera (sans m'inspecter) comme du lait sur le feu
et sans rien trouver de répréhensible dans mon boulot, et
finira par nous défendre, moi et une copine, contre des parents
abusifs qui s'étaient plaints à lui, avec une
pugnacité que je n'ai jamais vue à aucun autre
inspecteur. Il est mort à la fin de l'année scolaire,
j'espère que je n'y suis pour rien.
Bilan : j'ai changé de poste onze fois, parfois par choix,
parfois par obligation. Le «zéro de conduite» fait
qu'on passe à l'ancienneté, et désavantage
beaucoup lors des changements : on a en général les
postes dont personne ne veut, les postes provisoires. À la fin
de ma carrière je pouvais choisir juste avant ceux ou celles qui
sortaient de formation, ou avaient un an d'ancienneté. Dans les
petits pays ce sont les postes très isolés, en ville
probablement les ZEP. (J'ai quitté Paris assez tôt, et je
n'y ai été que brigade, puis ZIL. Par contre j'ai eu
droit à tous les remplacements, en CLIN, en classes d'adapt et
de perf, et sans la moindre ébauche de formation, alors qu'il
existait à l'époque un corps, supprimé depuis, de
remplaçants spécialisés. Dès que j'ai su
que je pouvais refuser ces postes, je l'ai fait... ça a pris
deux ans.)
Niveau pognon le salaire est lié à l'échelon,
lequel dépend en l'occurrence de l'ancienneté, et
l'ancienneté ça va pas vite. J'ai fini au septième
échelon avec dix-huit ans d'ancienneté.
Niveau stages ne plus y penser. Je n'ai essayé qu'une fois,
ça n'a pas marché. Et pourtant les potes ont
poussé. Niveau direction j'ai quand même été
trois fois «chargée d'école» à classe
unique, ce qui n'est pas exactement un poste de direction mais en
comporte les charges. Les enquêtes de rentrée, comme PQ,
c'est pas le top.
Bref, j'ai pas eu de pognon, j'ai eu des postes un peu
délirants, mais même isolée qu'est-ce que ça
fait du bien de résister ! Toutefois je pense avec
l'expérience que ça aurait pu plus mal se passer : un
inspecteur d'académie retors doit avoir les moyens de vous
foutre dehors à terme (encore que sans motifs d'ordre
professionnel ça doit pas être facile, mais les motifs...
vous le savez, ça se trouve...). Donc le soutien syndical et la
solidarité sont très importants. J'en ai
bénéficié souvent, et même d'inspecteurs
départementaux, comme vous l'avez vu, mais de façon plus
ou moins officieuse. Est-ce que ça aurait suffi en cas de
conflit frontal avec l'inspecteur d'académie ? Il faudrait que
la chose soit officielle : pourquoi ne pas réclamer un statut
sur le modèle de celui des anciens objecteurs de conscience ? Ce
statut se substituerait à la note. C'est une idée comme
ça. Il y a en ce moment une puissante offensive sur la notion de
mérite. Ça peut se traduire dans les règlements,
et je pense que l'administration peut se montrer beaucoup plus chienne
qu'à mon époque (j'ai pris ma retraite à la
rentrée 99).
Lorsqu'on a eu les fameux cahiers d'évaluation pour les
moutards, ça a fait un tollé chez un grand nombre
d'instits. Nous avons été nombreux à
établir nos propres grilles, basées sur nos objectifs, et
cela a abouti à la création de cahiers
départementaux. Personnellement j'ai refusé toute
notation des gamins, et je n'ai jamais rempli ces putains de cahiers,
d'où qu'ils viennent (mais je soutenais les cahiers
d'établissement). Avec le recul je me dis qu'on peut
peut-être proposer, sans notation ni pour les mômes ni pour
nous, des listes collectives d'objectifs, et voir ce qui a
marché ou pas. C'est un peu le système des «projets
d'école», et j'ai connu au moins une école
où il y avait un vrai boulot collectif, avec échange
régulier de classes, de cours, des objectifs et projets communs
(on était 7 ou 8). Dans ce cadre l'inspection individuelle
tombait de fait, sans être critiquée, comme un cheveu sur
la soupe. On bouffait au restau tous ensemble deux fois par an,
uniquement pour parler boulot. Chaque instit connaissait tous les
gosses, de plus il y avait peu de turn-over donc ils connaissaient le
quartier, les familles. C'était vraiment un fonctionnement
différent, sans d'ailleurs aucun discours politique, aucune
remise en cause de l'institution. Les deux emplois-jeunes
étaient complètement impliqués et participaient
à toutes les réunions. Je pense que ce qui aurait du
poids, c'est que le refus et la proposition alternative se fassent par
établissement, voire par réseau d'établissements
(on peut rêver). En tant qu'insoumis individuel on est vachement
isolé, il ne faut pas avoir peur des pressions, des brimades, il
faut être combatif et très très têtu, et ne
pas flipper sur ses conditions matérielles de vie. En fait
à mon niveau ceux qui m'ont le plus pourri la vie ce sont
certain(e)s directeur(rice)s. Enfin tout ce que j'ai à dire pour
conclure, c'est que même isolé, emmerdé et
harcelé, ça vaut le coup, ça marche. En fait,
beaucoup de gens, même dans la hiérarchie, ont de la
sympathie pour ce type de démarche.
Voilà, bon courage à tous !
Témoignage de Laurence