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Le Couvre-Chefs
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En
ce
début du XXIe siècle,
la foire d'empoigne sécuritaire, la criminalisation de la
misère, la pénalisation des rapports sociaux tendent
à détourner les éducateurs et les travailleurs
sociaux des analyses faisant apparaître que les partisans du
« moins d'État », pour œ qui relève des
prérogatives du capitalisme,
de la loi du profit, de la
déréglementation et de la flexibilité sont
ceux-Ià qui sollicitent un «plus d'État»,
dans ses fonctions répressives et punitives (1).
Faute
d'une formation sérieuse et critique en économie,
en sciences sociales, en philosophie politique, le capitalisme continue
d'être seulement perçu (mais non nommé) comme mode
de production de biens et de marchandises dont la
caractéristique majeure, en raison de la place qu'il
ménage à la multiplicité des initiatives
individuelles, est sa capacité à utiliser les crises pour
se régénérer en se renouvelant. Il reste ainsi
méconnu en tant qu'ordre social pesant sur les modes de vie,
modelant les pratiques quotidiennes, en tant qu'agencement de pouvoirs
fondés sur la séparation, la concurrence, la
compétition, en tant que système foncièrement
impropre à promouvoir un ordre humain.
Prétendant
gérer les vies, modeler les affects,
conditionner les désirs, le capitalisme, en tant qu'ordre
social, inscrit ses effets subjectifs en chaque éducateur et
chaque travailleur social dont les interventions peuvent conforter, en
l'absence d'analyse critique de leur fonction sociale et de leurs
positions, la logique de domination des corps et des esprits.
L'exposé du développement historique de la formation, la
question de la prédominance de certaines disciplines, montrent
comment les éducateurs sont conduits à appréhender
les situations au cas par cas, en identifiant chaque situation comme
autant de problèmes «individuels».
L’association des magistrats de la jeunesse, en 1991, a
parfaitement discerné ces limites en relevant, dans son rapport
annuel, « les insuffisances du bilan psychosocial effectué
par les professionnels qui les assument et ne s'intéressent
qu'exceptionnellement aux autres critères d'appartenance. Ainsi,
seules les réactions individuelles de l'individu
délinquant sont étudiées, œ qui a pour effet
de singulariser excessivement ses attitudes et d'évacuer
éventuellement la dimension banale de son comporte- ment.
»
Cette approche dominante contribue à occulter toute
identité collective, matérielle, sociale, culturelle des
publics ; elle légitime, ainsi, la conception libérale
des rapports sociaux qui, en renvoyant à chacun la
responsabilité individuelle de son état, met en question
et mine insidieusement le principe républicain
d'égalité.
L'orientation
générale des pratiques répond ainsi
à « cette idéologie qui veut nous faire croire que
chacun de nous serait une entité autonome avec un
intérieur et un extérieur [...] en occultant la dimension
sociale de notre "être" et en offrant une image de chacun de nous
comme absolument autonome, déliée des autres et du monde
que nous habitons. » (2) On voit ici
combien
l'idéologie du sujet massivement développée au
cours du quart de siècle dernier, a pu servir la montée
de l'idéologie libérale : « Le libéralisme
avant d'être une ligne politique, ou une doctrine concernant les
libertés, ou la tolérance religieuse, ou le
laisser-faire, laissez-passer en matière économique,
s'enracine d'abord dans une conception du monde organisée autour
de la figure du Sujet transparent, maître de ses
déterminations, c'est-à-dire ne dépendant pas essentiellement des circonstances...
» (3)
Malgré
la dénonciation de la misère du monde et de
son aggravation contemporaine, les éducateurs restent aux prises
avec l'idée que leurs missions répondraient à un
dysfonctionnement, à un déficit de régulation du
système qu'ils auraient à réduire (comme la
fracture sociale). L’insécurité, la violence, la
souffrance, la désaffiliation, la déchéance de
citoyenneté ne peuvent, dès lors, être reconnues
comme des produits intrinsèques à un fonctionnement,
comme les conséquences humaines et sociales de sa logique.
Aussi, ces symptômes transparaissent comme autant d'arguments et
d'instruments de l'autorégulation, de la pérennité
et de la légitimité du système. L'idée de
l'ordre public, pour nécessaire qu'il soit, peut être
alors confisquée par des pouvoirs répressifs pour agencer
un ordre sécuritaire et moral en portant atteinte à
l'exercice des droits et des libertés fondamentaux du plus grand
nombre. Les mesures répressives et coercitives prises par la
majorité élue en juin 2002 constituent autant de signes
précurseurs d'une stratégie visant l'incarcération
de masse au nom d'une « tolérance zéro »
étendue à tous les fauteurs de troubles qui menaceraient
ou contesteraient l'ordre économique et social fondé sur
une concentration toujours plus forte des richesses et une
dégradation des termes du partage. La criminalisation de la
misère, en s'étayant sur un harcèlement policier
propice au contrôle, à l'arrestation, à la
rétention et à la détention d'un nombre toujours
plus important d'individus, vise à diffuser une culture de la
menace. Ce type de pratiques rappelle le temps où la lutte
contre « la mendicité et l'oisiveté
considérées comme les sources de tous les
désordres » conduisit l'État à interner, au
XVIIIe siècle, jusqu'à un pour cent de la
population de
Paris, à l'Hôpital général.
Les
éducateurs se trouvent exposés à devoir
assumer une «nouvelle politique du comportement individuel»
dans laquelle le social fonctionnerait comme du pénal
déguisé, telle qu'elle est déjà bien
engagée outre-Atlantique. Elle vouerait les éducateurs et
les travailleurs sociaux à participer et à
légitimer le retrait de l'État-social en le
déchargeant de ses responsabilités dans la genèse
sociale et économique de l'insécurité. Faute de
questionner les pratiques concrètes à partir de ces
enjeux, l'action des éducateurs et des travailleurs sociaux est
exposée à une instrumentalisation croissante, disposant
à
un contrôle insidieux de leurs pratiques professionnelles.
Prolongeant les logiques gestionnaires du management,
l'ingénierie sociale (où sont et qui sont les
ingénieurs ?) représente, aujourd'hui, l'argument d'une
stratégie cherchant à établir une
définition et une délimitation des actes à
produire (une taylorisation) à partir de
référentiels uniquement techniques en écartant la
question du sens. Les injonctions relatives à la
temporalité, urgence, immédiateté, temps
réel, les incitations à déployer une
proximité récusant la distance et le recul
nécessaire sont autant d'instruments au service de
l'idéologie panoptique et disciplinaire couverte par le discours
sécuritaire.
Face
à la violence du discours politique stigmatisant
désormais les voyous par-delà les catégories
juridiques de la délinquance juvénile et de l'enfant en
danger, face à la violence du nouveau dispositif juridique
élargissant les prérogatives du parquet et favorisant
l'arbitraire de la juridiction en enlevant au juge des enfants la
capacité de modifier à tout moment la mesure
éducative en fonction de l'évolution de l'enfant mineur,
face à la perversité de la création de centres
fermés, dont la porte est entrouverte sur celle de la prison, la
position des éducateurs risque d'être de plus en plus
intenable.
Elle
le sera d'autant plus qu'ils seront exposés aux effets de
l'insécurité pesant sur les familles des classes
populaires vivant dans les quartiers populaires dits
« sensibles », dans lesquels vivent près de 80 % des
publics faisant l'objet de mesures judiciaires ou administratives.
Insécurité générée par les effets du
chômage de masse, par le travail précaire et les horaires
désorganisant la vie familiale que le marché de l'emploi
impose aux pères et mères dont la vigilance, la
disponibilité et les capacités éducatives sont
ainsi gravement altérées. Insécurité encore
renforcée par les menaces de suspension des allocations
familiales, d'expulsion de leur résidence, de poursuites
pénales des parents. L'insécurité sociale
généralisée rendra plus difficile et
aléatoire le travail de tous ceux qui sont confrontés
à la souffrance du sujet, de l'enfant et de l'adolescent dont la
violence et la délinquance renvoient, aussi, le monde à
son injustice et à sa violence. Cependant, il reste à se
demander dans quelle mesure le caractère de masse de la
«délinquance d'exclusion», accréditée
par l'Association internationale des magistrats de la jeunesse au cours
de son congrès, en 1994, ne situe pas les limites
intrinsèques de l'idéal psycho-éducatif du
modèle professionnel reposant sur la relation d'aide
individualisée. Il ne s'agit nullement de récuser ce
modèle, qui a marqué la rupture avec les logiques
strictement disciplinaires et collectives des «maisons de
correction». Dans le contexte sécuritaire et
répressif actuel, sa remise en question servirait en effet la
régression ambiante qui porte, depuis plusieurs années,
à ne considérer l'acte du jeune délinquant que
dans une approche d'ordre public réclamant un traitement
à l'efficacité immédiate.
Il
reste à se demander, en effet, si l'approche clinique et
éducative dominante, qui renvoie l'interprétation des
problèmes posés par les jeunes délinquants et en
danger à des causalités individuelles d'ordre
psychologique et familial, appréhende suffisamment les
problématiques multiples afférentes à la
« véritable personnalité » du mineur -- pour
reprendre, ici, les termes de l'exposé des motifs de
l'ordonnance de 1945. Les logiques d'action individualisées et
individualisantes induites par le texte même de cette ordonnance
trouvent, en effet, leurs limites dans la mesure où elles
portent les éducateurs à méconnaître, trop
souvent, l'environnement socio-économique et politique dans
lequel s'opèrent les changements quantitatifs et qualitatifs de
la délinquance des mineurs. Cette méconnaissance a pour
effet principal d'éloigner les éducateurs d'une
pensée qui les conduirait à appréhender les
situations individuelles à travers une approche collective des
problèmes collectifs dans lesquels s'exposent les
problèmes individuels.
Le
processus de territorialisation de l'action judiciaire relative aux
mineurs, engagé depuis une vingtaine d'années,
était fondé sur une certaine conception politique de la
justice et de son rapport à la société dans une
société démocratique. L'orientation des pratiques
éducatives vers des logiques d'action territorialisées et
plus collectives n'a pas produit tous ses effets, loin s'en faut.
Confrontés à la violence d'une société dans
laquelle l'idéologie de l'inégalité s'est
installée avec une tranquille évidence comme un nouvel
ordre des choses, les éducateurs se trouvent de plus en plus mis
au défi de faire valoir, dans leurs pratiques, les valeurs
humanistes et solidaristes que leurs discours avancent.
Un
nouveau modèle éducatif reste à produire qui,
préservant les conquêtes de l'individualisation et
garantissant la question du sujet, développe une
solidarité active avec les publics en renouvelant les pratiques
éducatives, thérapeutiques et sociales. À
défaut, les éducateurs resteraient aux prises avec le
rêve d'une société harmonieuse qu'ils auraient pour
tâche de pacifier, plutôt que de contribuer par leurs
pratiques et par leurs luttes à transformer. (4)
Yann Le Pennec
Texte extrait de «
Dérives sécuritaires de
l’éducation spécialisée »
publié
dans le n° 2 de Marginales,
revue de littérature et critique. http://marginales.free.fr
1. Loïc Vacquant, Les Prisons de la misère,
Raisons d'agir,
1999. Retour
2. Miguel Benasayag, Le Mythe de l'individu, Armillaire,
La
Découverte, 1998, p. 29. Retour
3. Pierre François
Moreau, Fernand Deligny ou les
Idéologies de l'enfance, Retz, 1978, p. 181. Retour
4. C. Vogt, R. Favier, D.
Clouet, J. Coube, Y. Le Pennec, Questions
de
dialectique, PiMatrice, 1985. Retour