Aller à : Accueil | Liens | Newsletter | Nous contacter

Le Couvre-Chefs > Sommaire >

L'évaluation et moi

L'évaluation sur nos élèves est nécessairement imprégnée de notre propre histoire. Que reproduisons-nous ? Que nous oblige-t-on à reproduire ?
Tout d'abord, nous avons dû passer par le système éducatif et l'accepter plutôt plus que moins, sinon nous ne serions pas là. Le concours de prof d'école est un modèle en matière d'évaluation complètement déconnectée des aptitudes nécessaires à la profession, si tant est qu'elles soient identifiables ! La formation à l'IUFM est totalement infantilisante. Mes souvenirs me laissent l'impression d'avoir été plus notée, à l'issue des cours théoriques, sur l'application mise dans la présentation des documents remis que sur le fond…  Qui n'était pas bien intéressant, il faut bien le reconnaître ! Ah, ça, c'était bien souligné en rouge ! Je me souviens avoir débattu une heure avec ma prof de math en visite dans ma classe sur l'intérêt d'utiliser des vrais œufs (mais, ça casse !), des balles de ping-pong (mais, ça rebondit !) ou des cubes (mais, c'est si loin de la réalité !) pour aborder la division en CM1. J'avoue que j'étais un peu désemparée par la teneur de l'échange… Heureusement que je ne devais pas l'évaluer, cette discussion : elle n'aurait pas eu une bonne note, ma prof ! À vrai dire je ne me souviens plus de la mienne, de note !
Et puis un jour, nous y voilà, nous avons accepté toutes ces infantilisations, et nous sommes enfin responsables d'élèves. Responsables des progrès qu'ils font et dans l'obligation de les évaluer.
Pour ne surtout pas oublier que les notes restent le seul moyen d'évaluation, nous continuons à être évalués de la même manière… Même si nous refusons l'inspection, l'administration est obligée de nous mettre une note… L'absence de jugement équivaut pour l'administration à la note la plus basse qui ne soit pas nulle ! Elle n'ose tout de même pas nous juger nul et nous laisser là, en responsabilité de classe ! Ça contribue à donner une haute idée de cette fameuse note ! Et cette fameuse note donne toute son importance à l'inspection. Elle obnubile l'inspecteur qui se doit d'être juste dans la répartition de ses points, plus que dans l'analyse de notre conduite de classe, qui doit justifier le nombre de points qu'il nous accordera, plus qu'écouter et discuter les motivations qui nous conduisent à adopter notre démarche pédagogique. Face à l'inspection, on se retrouve nécessairement, si on l'accepte, à développer des stratégies de séduction, plutôt qu'à étayer sur nos convictions… Tout ça, à cause de cette fichue note !
Et nos élèves reproduisent la même chose. Sachant qu'ils seront tôt ou tard notés, ils se refusent à analyser leur compréhension au moment même des apprentissages, préférant nous laisser seul juge de leur progression. D'une évaluation, ils ne retiennent que la note et non pas le contenu. Face à des évaluations régulièrement négatives, ils entérinent leur médiocrité apparente, se construisent avec, oubliant ce qu'ils sont réellement : des enfants en apprentissage, comme tant d'autres… capables d'apprendre!
Finalement l'évaluation nuit aux apprentissages. Elle focalise l'attention sur un résultat et non sur un contenu.
Cela ne risque pas de s'arranger : dans la volonté annoncée d'améliorer la main-d'œuvre sortant du système éducatif, le rapport Thélot demande plus de contrôle du système éducatif. Bientôt seules les évaluations CE2/6e permettront de juger de la qualité d'une organisation pédagogique. On oubliera toute la richesse de la diversité des êtres et de leurs interactions ! On ne retiendra que des indices facilement comparables, mettant en compétition établissements et individus.
Quelles solutions alors ? Nous sommes écartelés entre notre désir de considérer chaque élève comme un enfant-adulte en devenir, quelles que soient ses aptitudes, qualités, dons, heureusement inévaluables, la nécessité d'être critique sur l'influence de notre travail avec nos classes et au sein de nos écoles, et l'obligation de fournir à la société (collègues, parents, administration) le résultat lisible de notre évaluation.
Il est de notre rôle d'enseignant/éducateur de construire une réflexion personnelle autour de ces thèmes afin de multiplier dans nos pratiques avec les enfants-futurs adultes des situations où les interactions entre individus sont mises en avant plutôt que celles mettant en compétition les uns et les autres. Peut-être y laisserons-nous germer des idées d'entraide, de coopération ?

Marine

* En fait, elle ne le peut plus depuis le recours d'une refuseuse en 1993. Retour


Accueil | Plan du site | Mentions légales | Nous contacter